
Le soleil impitoyable de cet après-midi de juillet dardait ses rayons brûlants sur le petit cimetière de Sault. Albert Martell, debout devant la tombe de sa femme, suait à grosses gouttes sous son chapeau et sa grosse veste. La luminosité était telle que, malgré son couvre-chef qui ombrageait la moitié supérieure de son visage, le vieil homme devait plisser les yeux au point de ne laisser paraître qu’une fente, à peine visible, au milieu des rides profondes.
Accablé par la chaleur, il se demandait ce qu’il était venu faire dans ce cimetière sous la canicule. Son regard restait fixé sur la dalle de marbre sous laquelle pourrissaient les restes de sa femme, Simone. Il constata qu’il n’éprouvait strictement aucune émotion devant ce bloc de pierre grise, au milieu de ce cimetière gris, qui paraissait encore plus gris et désolé sous le soleil cru de 14 heures. Si le corps de sa femme était enterré ici, il savait que son âme, ce qu’il avait aimé d’elle, n’y était pas, n’existait même plus…
Il n’avait jamais compris les gens qui disaient aller « se recueillir » sur la tombe d’un parent. L’expression même qu’ils employaient montrait l’ambiguïté des raisons qui les poussaient vers le cimetière : ce n’était pas le défunt qu’ils allaient recueillir, mais eux-mêmes. Ils voulaient se persuader, sur la tombe du mort, qu’ils étaient bien vivants et que leur vie n’était pas finie, qu’il leur restait encore un peu de temps à gâcher à des occupations futiles et dérisoires au milieu des hommes.
Albert ne ressentait pas l’utilité de recueillir quoi que ce soit. Il était assez lucide pour comprendre que pour lui, c’était déjà terminé. Sa vie s’achevait et il ne pouvait désormais plus rien faire pour empêcher de s’imposer à lui un constat d’échec lorsqu’il pensait à ces 83 années d’existence écoulées.
Albert regarda une dernière fois la tombe de sa femme encore couverte des fleurs de l’enterrement, fleurs qui, elles aussi, pourrissaient et qu’il n’avait pas songé à remplacer ou à jeter. Il se retourna et se dirigea à pas lents vers la sortie du cimetière. Il pensa qu’il ne reviendrait plus ou, plutôt, que la prochaine fois ce serait pour toujours. Mais cette perspective ne l’effrayait même pas, ne l’effrayait plus.
Le cimetière était situé un peu à l’écart du village et la maison d’Albert lui faisait face à une centaine de mètres de distance. Il traversa la route et emprunta le chemin de terre qui menait jusqu’à la grille de sa propriété. Au moment de l’ouvrir pour pénétrer dans le petit jardin, il leva les yeux pour contempler la baraque qu’il avait devant lui : une de ces habitations modernes qu’il trouvait d’un blanc indécent dans nos campagnes où tout est nuance. Ces pavillons, comme ils les appelaient, poussaient partout, envahissaient le paysage, le défiguraient. Et malgré sa répugnance, Albert avait dû se résigner à y habiter devant la ferme volonté de sa femme, pour qui l’acquisition d’un de ces cubes grossiers et banals représentait un signe de réussite, d’élévation sociale.
Le vieil homme aurait aimé rester dans la vieille maison qu’ils avaient auparavant au village, qui se dressait fière et imposante au milieu des autres sur la place de l’église où, le dimanche, il allait disputer des parties de boules.
Albert poussa la grille, traversa le jardin. Il prit la clé dans la poche de son pantalon, ouvrit la porte de sa maison puis entra chez lui. Ses gestes étaient automatiques et sa pensée restait fixée sur ce passé à jamais révolu. Était-il heureux à cette époque alors que, professeur de musique dans un collège de la ville voisine, il partageait sa vie entre ses cours, ses parties de pétanque et sa famille ? En y réfléchissant bien, il reconnut qu’il n’était pas heureux, mais qu’il n’était pas vraiment malheureux non plus. Il laissait le temps filer, se sentant encore jeune et se croyant capable de rattraper le cours des choses.
Et puis un jour, il avait été vieux…
Il se rappelait avec regret le temps de ses études au Conservatoire alors qu’élève surdoué, tous les espoirs lui étaient permis et qu’on lui promettait une carrière brillante comme pianiste de renom. Oui, peut-être aurait-il pu être un grand musicien s’il n’avait pas rencontré Simone. Cette jeune étudiante en lettres lui avait fait renoncer à tous ses rêves. Il en était tombé amoureux fou. « Fou » était le mot qui convenait, pensait-il maintenant, car il fallait bien que la folie se soit emparée de lui pour qu’il abandonne ces promesses de gloire pour une gamine capricieuse qui ne pouvait accepter qu’il ait d’autres passions qu’elle ; pour un amour qu’il croyait durer toujours et qu’il avait vu s’étioler au fil des ans. Qui a dit « l’amour ne dure qu’un temps, mais les regrets sont éternels » ?
Albert sentait l’amertume l’envahir alors qu’il se laissait aller sur son fauteuil usé, le poids des regrets le voûtant et le ratatinant davantage. Il se rappela, avec un pincement au cœur, ce jour lointain, lorsqu’il avait 21 ans ; Robert, son meilleur ami, lui avait présenté sa cousine, un joli brin de fille, pleine de vie et de charmes. Pourquoi son cœur s’était-il soudain emballé ? Pourquoi cette jeune femme lui était-elle apparue comme admirable, unique, au point qu’il avait tout fait pour lui plaire ? Il n’aurait plus su répondre à cette question. Mais dans son ignorante et romantique jeunesse, il ne pensait pas pouvoir vivre sans Simone et il avait voulu unir sa vie à la sienne pour le meilleur… et pour le pire.
Une fois mariés, la routine s’était installée. Ils avaient dû déménager dans une petite ville du nord où Albert avait été affecté comme professeur de musique et ils s’étaient ainsi éloignés de leur Charente natale, de leurs familles et amis. Simone qu’il avait connue pleine d’entrain, toujours de bonne humeur, perdit le sourire peu à peu, surtout après la naissance de leur fille Gabrielle. Quelque chose – la déception peut-être – l’avait durcie, aigrie. Ce changement s’était effectué tellement lentement que lorsque Albert s’en était rendu compte, il semblait déjà irréversible. Il avait alors réalisé que la femme qu’il avait aimée n’existait plus, si elle avait un jour existé en dehors de son imagination.
À ce moment-là, il était encore temps pour lui de refaire sa vie. Il aurait pu la quitter et retourner à ses rêves de gloire. Il n’avait que vingt-cinq ans… Mais il avait aussi une fille. En tant que père, il avait une responsabilité à laquelle il ne pouvait se soustraire sans que sa conscience ne lui en fasse le reproche. C’était pour sa fille (du moins c’est la raison qu’il s’était toujours donnée) qu’il avait continué sa petite vie routinière, monotone et misérable auprès d’une femme qu’il ne comprenait plus.
Albert eut un sourire amer. Après avoir gâché sa jeunesse et ses rêves pour sa femme, il avait renoncé à vivre sa vie pour sa fille, pour une pimbêche qui l’avait méprisé, dès qu’elle avait eu quinze ans, pour sa mollesse et son manque d’ambition. Triste ironie du sort…
Il ne la voyait plus guère qu’une fois par an depuis qu’elle avait 20 ans. Elle avait épousé très jeune un docteur plein d’avenir et vivait dans un monde étranger au sien. Depuis que Simone était morte, elle essayait de le convaincre d’aller en maison de retraite, pour se donner bonne conscience et, surtout, pour ne pas avoir à s’occuper de lui…
Voilà pour qui il avait sacrifié sa vie.
Albert se leva péniblement de son fauteuil. Il passa devant la vieille armoire où il rangeait quelques bonnes bouteilles. Il hésita un instant à se servir un doigt de cognac, de cette liqueur qui avait le goût de sa jeunesse et de ses espoirs et qui longtemps l’avait aidé à surmonter ses moments de doute et de solitude. Mais il y renonça, car, désormais, les souvenirs de son enfance heureuse à Jarnac ne faisaient que le déprimer davantage. Il avança de quelques pas faisant face au grand miroir ovale suspendu au mur, miroir que Simone avait ramené de leur voyage de noces à Venise, à l’époque encore heureuse de leur union. Albert fixa le visage flétri et crispé de colère qui se reflétait devant lui. Puis, subitement, tous ses traits se détendirent et s’affaissèrent comme découragés. Pourquoi ne pas reconnaître qu’il n’était pas tout à fait honnête avec lui-même ? À quoi bon se mentir maintenant et rejeter toute la faute sur sa femme et sur sa fille ? La vérité était qu’il n’avait jamais été très courageux et le succès (ou plutôt un éventuel échec…) l’effrayait. La preuve en était que lorsqu’il s’était retrouvé seul avec sa femme après le départ de sa fille, il n’avait même pas essayé de s’échapper de cette vie sans intérêt. À l’époque, il s’était trouvé des excuses : il s’était habitué à son existence paisible d’époux et de professeur et il était trop tard, pensait-il, pour entamer une carrière d’artiste. Il était trop vieux et il avait perdu de sa dextérité au piano. Et puis finalement tellement de gens étaient plus malheureux que lui… De quel droit se plaignait-il de son sort ?
Le miroir lui rendit un regard empli de désespoir. Par sa propre lâcheté, il avait raté sa vie et, cette fois, il était vraiment trop tard pour recommencer quoi que ce soit. Accablé, Albert retourna à son fauteuil. Ses pieds traînaient sur le carrelage, son dos était voûté, ses yeux erraient sur le sol comme à la recherche de quelque chose qu’il aurait perdu. Mais s’il venait de perdre quelque chose, il s’agissait uniquement de ses dernières illusions.
Le vieil homme s’assit pesamment et renversa sa tête contre le dossier. Sa conscience, impitoyable, continuait son réquisitoire contre lui-même. En plus de sa lâcheté, c’était son manque de confiance qui avait été la cause de son échec. Il était persuadé que s’il avait eu à ses côtés une femme qui eût cru en lui, qui l’eût soutenu dans ses rêves, alors il aurait pu devenir quelqu’un. Mais il avait joué de malchance avec Simone, car elle n’était pas femme à tenir un tel rôle. Elle ne croyait pas en son talent et avait tout fait pour le décourager.
Albert soupira. Son tort avait été de trop tenir compte de l’avis des autres, de s’être appuyé sur eux. Il ne savait pas alors que pour réussir SA vie, il ne faut jamais compter que sur soi-même. Maintenant, il l’avait compris, mais cela ne lui serait plus d’aucune utilité.
Rencogné dans son fauteuil, le vieillard décida de cesser de remuer tout son passé et ses regrets, d’essayer de tout oublier. Il ne lui restait que très peu de temps à vivre et cette pensée, loin de l’attrister, le soulageait, comme le combattant à terre est soulagé d’entendre la cloche qui annonce la fin du combat… et la fin de son calvaire.
Il souhaitait juste une chose dans ses derniers instants de vie : s’il existait une autre forme de vie après la mort, il priait pour ne pas y retrouver sa femme Simone… Il ne se sentait pas le courage de la supporter une éternité.
Ce fut Agnès, la jeune femme qui venait chez Albert deux fois par semaine pour faire un peu de ménage, qui trouva le vieil homme mort dans son fauteuil le lendemain matin. Le médecin décréta que le décès était dû à un arrêt cardiaque, faute de savoir que l’on peut mourir par dégoût de son existence.
Agnès fut fortement impressionnée par cette mort, car elle devinait qu’elle devait avoir pour cause le désœuvrement qu’elle avait noté chez le vieillard depuis la disparition de sa femme. C’est ainsi qu’elle raconta à qui voulait l’entendre que le vieil Albert, ne pouvant supporter d’être séparé de son épouse, s’était laissé mourir pour rejoindre sa bien-aimée dans la tombe…
