Ondine

Illustration du conte Ondine
Illustration du conte Ondine par Amandine HEGE

Il y a bien longtemps, existait un petit royaume gouverné par le roi Assidius. Ce royaume, autrefois prospère, souffrait de sécheresse depuis plusieurs années ; les récoltes séchaient sur pied, le désert gagnait du terrain et tous étaient menacés de famine.

Le roi avait deux fils. Areg, l’aîné, était volontaire et énergique. Athlétique, il aimait galoper dans la savane et s’entraîner au combat avec son maître d’armes.

Cyanus, le plus jeune, était doux et pragmatique. Détestant l’affrontement, c’était un bon diplomate qui restait le plus souvent en retrait.

Les deux frères avaient souvent du mal à se comprendre mais leurs actions étaient complémentaires et le Roi était fier de ses fils. Bien que ce soit Areg l’héritier du trône, Assidius les encourageait à travailler ensemble. Il était persuadé que, le moment venu, Areg ferait un meilleur roi s’il prenait pour conseiller son frère Cyanus.

Comme la sécheresse s’aggravait, qu’il n’avait pas plu depuis 100 jours et que le peuple se désespérait, Assidius convoqua ses deux fils :

« La situation est grave, la famine guette et il nous faut trouver un approvisionnement en eau de toute urgence. Mes chers fils, la gestion du royaume réclame toute mon attention mais je compte sur vous pour nous apporter des solutions. »

Areg prit la parole :
– Je pars immédiatement de par le monde et je ne reviendrai que lorsque j’aurai trouvé un moyen de vaincre la sécheresse !
– C’est bien mon fils, approuva le Roi. Puisses-tu revenir rapidement ! Et toi Cyanus, que comptes-tu faire ?
– J’ai souvenir d’un vieux grimoire qui traitait des sciences hydrauliques dont m’a parlé un éminent professeur. Je vais de ce pas à la bibliothèque pour en retrouver la trace.
– Hmm, bien, puisse ce livre t’apporter la solution ! Mes fils, recevez ma bénédiction et n’oubliez pas que tout le royaume compte sur vous.

Areg se mit en route le jour même. Muni de quelques provisions, sur son fier cheval blanc, il se dirigea vers le soleil couchant en quête d’une réponse à la sécheresse.

Il traversa d’innombrables savanes, des déserts interminables, franchit d’imposantes montagnes, rencontra des peuples de toutes sortes. A chaque village, il observa les techniques mises en place par les populations locales pour trouver de l’eau et leur demanda des conseils. Mais aucune n’avait de solution durable et la plupart se restreignait pour survivre.

Areg avait des ambitions plus grandes. Il souhaitait trouver une solution définitive au problème de la sécheresse. Alors il continua son périple. Les jours se succédèrent, puis les semaines, les mois… Areg poursuivait sa quête…

Puis un jour, alors qu’il avançait dans les montagnes, il découvrit une vallée profonde  au fond de laquelle coulait un joli ruisseau. Il décida de remonter le cours d’eau pour en trouver la source. Après plusieurs heures de marche, il se trouva face à un lac entouré par les montagnes et alimenté par une magnifique cascade. La beauté du lieu lui coupa le souffle. Voir autant d’eau, pour lui qui était habitué aux terres désertiques, c’était magique.

Euphorique, il se débarrassa de ses vêtements et plongea dans l’onde claire. S’éclaboussant, buvant l’eau pure, il ne se lassait pas de sentir la force de la cascade tomber sur ses épaules. Heureux, il entonna même un air de son pays. Il allait reprendre le refrain quand il découvrit qu’il n’était pas seul. Une magnifique jeune femme était perchée sur un rocher en surplomb et l’observait attentivement, un sourire aux lèvres.

Confus de se trouver nu devant une étrangère, le jeune homme ne savait comment réagir. Il se sentait ridicule d’avoir été surpris ainsi, alors qu’il chantait sûrement faux, à folâtrer comme un enfant sous la cascade. Il aurait bien aimé rejoindre le bord et récupérer ses vêtements. Mais sortir de l’eau serait encore plus embarrassant…

Devinant ses pensées, la jeune femme prit la parole :
– Bonjour bel étranger ! Tu m’as l’air bien gêné. Souhaites-tu que je t’emmène tes vêtements ?
– Ce serait bien aimable à vous, articula le prince avec difficulté.

Alors, la jeune femme qui était partiellement dissimulée par un gros rocher se leva. Areg découvrit qu’elle aussi était nue mais ses longs cheveux qui scintillaient et ruisselaient sur tout son corps, comme des gouttes d’eau en suspension, couvraient en grande partie sa peau bleutée. Areg en eut le souffle coupé.

L’inconnue s’avança avec grâce. Elle se pencha pour attraper la chemise d’Areg et lui tendit d’un mouvement souple.

– Qui es-tu ? demanda le prince, subjugué.
– Je m’appelle Ondine, je suis un génie de l’eau. Et toi, comment t’appelles-tu ?
– Je suis le prince Areg.

Si Areg était captivé par la beauté de la nymphe, de son côté, Ondine n’était pas insensible aux charmes du jeune homme. Tandis que le prince sortait de l’eau, elle admira ouvertement son corps musclé, son visage carré et volontaire et son épaisse chevelure brune.

Ondine proposa au prince de se reposer quelques jours en sa compagnie s’il le souhaitait. Elle lui fit visiter la grotte qui lui servait d’habitation et dont l’entrée se situait derrière la cascade. Elle était aménagée avec goût et le sol était tapissé d’une épaisse mousse formant un tapis confortable. Bientôt, Ondine et Areg devinrent amants et ils coulèrent de merveilleux jours l’un près de l’autre, vivant d’amour et d’eau fraîche.

Le prince Areg était tellement heureux auprès de sa nymphe, qu’il n’avait aucune envie de repartir vers son pays désertique et il oublia même la raison de son voyage.

Mais une nuit, il fit un rêve qui le bouleversa. Il vit en songe son vieux père, alité et mourant : le Roi demandait à son entourage si on avait des nouvelles de son fils aîné, car il souhaitait le voir une dernière fois avant de rendre son dernier soupir. Il voulait lui prodiguer ses derniers conseils avant de lui transmettre la couronne du royaume. Areg se réveilla en sueur, persuadé que son père était réellement mourant.

Il raconta son rêve à Ondine le lendemain au bord du lac. Bien qu’elle fût triste de laisser partir son amant, elle se montra compréhensive :
– Il est temps que tu reprennes la route, mon beau prince du désert. Ce jour devait arriver et nos mondes sont trop différents pour que nous puissions vivre ensemble. Retourne près des tiens mais tache de ne pas m’oublier trop vite.
– Ondine, ma belle et merveilleuse nymphe, jamais je ne t’oublierai. Mais j’ai failli à ma mission. Je ne sais toujours pas comment vaincre la sécheresse de mon pays et j’avais promis de revenir avec la solution.
– Les génies de l’eau ont accès à de grands secrets que nous devons préserver. Il nous est normalement interdit de les divulguer à des humains. Mais par amour pour toi, je vais faire une exception.

Disant cela, Ondine se pencha et ramassa une pierre au bord tranchant, puis d’un geste décidé, elle coupa une mèche de ses cheveux bleutés et scintillants qu’elle tendit au prince.

– Cette mèche de cheveux est magique et renferme de grands pouvoirs. Si tu as besoin d’eau, il te suffit d’effleurer n’importe quel objet avec cette mèche et de prononcer la formule magique « hudraulikos » pour qu’il se transforme en eau instantanément.
– Merci, merveilleuse créature, tu viens de sauver mon peuple qui ne manquera plus jamais d’eau. Comment te remercier ?
– Je ne te demande qu’une chose. Use de ce don avec discernement et pour de justes causes.
– Cela sera fait, je te le promets ! Et je ferai bâtir un temple en ton honneur pour que jamais les miens n’oublient ton nom…

A ces mots, Ondine eut un bien triste sourire :

– Je sais bien comment sont les humains, Areg. De retour chez toi, tu auras tôt fait de m’oublier.
– Comment pourrais-je t’oublier ! Et comme tu vas me manquer ! Hélas, nos deux mondes sont si éloignés, comment pourrai-je te parler, te revoir ?

Flattée par tant d’empressement, Ondine plongea dans l’eau et en ressortit quelques instants plus tard avec un coquillage conique :

– Ce coquillage est rempli de l’eau pure du lac. Je vais le fermer avec un bouchon d’argile. Lorsque tu voudras entrer en contact avec moi, il te suffira d’ôter le bouchon, de verser l’eau que contient le coquillage dans un récipient et d’y tremper la mèche de mes cheveux.

Les adieux furent déchirants et après maintes promesses du prince de revenir un jour auprès de sa belle, il se décida enfin à reprendre la route de son royaume.

Le retour fut long et éprouvant et, après plusieurs semaines de chevauchée, Areg atteignit enfin le palais de son père. Il remarqua immédiatement les drapeaux en berne et inquiet, il demanda à être conduit auprès du Roi.

Les gardes le menèrent à la salle du trône où il eut la surprise de voir son frère Cyanus siéger à la place de son père et porter sa couronne :

– Où est Père ? demanda Areg avec fougue.
– Bonjour Areg, répondit Cyanus avec calme. Content de te revoir. Père est mort il y a déjà deux mois.

Areg accusa le coup. Deux mois, cela correspondait à la date de son rêve. Ainsi, il ne s’agissait pas seulement d’un songe mais son père l’avait réellement appelé de son lit de mort et sa pensée avait traversé l’espace pour rejoindre son fils bien-aimé. Areg sentit son cœur se serrer et les larmes lui monter aux yeux. C’est alors qu’il remarqua que son frère ne l’avait pas quitté du regard et qu’il l’observait froidement. Une pensée traversa Areg :

– Cyanus, que fais-tu sur ce trône ?
– Je suis le nouveau roi du royaume.
– C’est moi qui suis l’héritier de la couronne !
– Tu étais l’héritier, Areg. Mais tu as été absent pendant plus de deux ans et tout le monde te croyait mort !

Deux ans ! Areg réalisa soudain qu’absorbé par son voyage puis par les charmes d’Ondine, il n’avait pas vu le temps passer. Ces deux ans ne semblaient avoir duré que quelques semaines pour lui.

– J’ai fait tellement de chemin, de rencontres, le temps est passé si vite, tenta-t-il d’expliquer…
– Et pendant que tu te promenais, nous avions une sécheresse à combattre ! Moi, je suis resté près de Père et j’ai trouvé des solutions. Grâce à d’éminents spécialistes et à la science de l’hydraulique, nous avons pu détourner une rivière souterraine et creuser un puits qui alimente désormais la ville. Nos sujets n’ont plus à craindre la soif et nous pouvons faire pousser un minimum de récolte même s’il ne pleut pas !

Areg sentit la colère l’envahir :

– J’ai trouvé mieux que ça. J’ai la formule magique qui nous permettra d’avoir de l’eau en abondance.
– Si nous avions attendu ta formule miracle, nous serions déjà tous morts de soif !
– Cyanus, je te remercie d’avoir assuré l’intérim en mon absence, grinça Areg, mais ce trône m’appartient et je te demande de me le rendre.
– Il n’en est pas question !

Cyanus, rouge de colère, s’était levé de son siège :

– Où étais-tu pendant l’agonie de Père ?

Et comme Areg se taisait, il ajouta :

– Vu ta bonne mine, je ne pense pas que ta quête d’une solution miracle ait été éprouvante. Et pendant que tu te promenais et que tu batifolais, j’ai soutenu Père dans ses derniers instants. Tout le monde te croyait mort. Egoïste comme toujours, tu n’as même pas daigné donner de tes nouvelles. Mais Père était convaincu que tu étais vivant et il t’a attendu jusqu’à la fin. Ce n’est qu’au moment de rendre son dernier soupir qu’il a compris que tu ne reviendrais pas et qu’il m’a confié son trône. Sa dernière volonté a été que moi, Cyanus, qui ai fidèlement servi le peuple à ses côtés, je sois couronné Roi du Royaume. Je lui ai promis de m’en montrer digne et je respecterai ma parole.
– Cyanus, tu sais bien que ce n’est pas ce que Père souhaitait réellement. Il a toujours voulu que je sois Roi et que tu sois mon conseiller. Tu as très bien géré le royaume mais tu n’as pas l’étoffe d’un monarque. Tu es un expert et un diplomate, mais moi, je suis un meneur d’hommes, tu as besoin de moi. Rends-moi le trône et nous formerons un très bon gouvernement ensemble.
– Tu crois que je ne fais pas un bon monarque ?  Alors viens avec moi.

Cyanus descendit du trône et, agrippant son frère par la manche, il l’entraîna hors du Palais. Dans la rue, les gens qu’ils croisaient s’inclinaient respectueusement devant Cyanus et Areg commença à se sentir  mal à l’aise. Ils se dirigeaient vers le lit de la rivière qui traversait la ville autrefois. Depuis des années, le cours d’eau était asséché mais près de l’ancienne rive, il y avait désormais un puits et une pompe. Et depuis la pompe, un réseau de canaux  et de canalisations alimentait les jardins alentour qui avaient reverdi et étaient emplis de légumes et de fruits.

– Voilà ce que j’ai fait en ton absence, clama Cyanus avec fierté. J’ai fait reverdir la ville.

Malgré lui, Areg ressentit de l’admiration pour son frère. C’était une belle réalisation.

Une vieille dame, qui avait reconnu Cyanus, s’approcha avec un panier plein de fruits à la main. Elle s’inclina devant lui pour le remercier de ses bienfaits et du retour de l’eau :

– Merci mon bon roi, vous avez fait un miracle. Nous pouvons enfin boire et manger à notre convenance. Grâce à vous, j’ai pu récolter ces délicieux fruits que je m’en vais vendre au marché.

 Alors un sentiment irrépressible de jalousie envahit Areg. C’était lui qui aurait dû recevoir ces hommages. Il interpella la vieille dame :

– Vieille femme, ce n’est pas un miracle, ce sont simplement des canalisations et un puits. Je vais te montrer, moi, un vrai miracle.

Et il sortit la mèche d’Ondine de son sac. Il s’approcha de la vieille femme, effleura son panier de fruits avec les cheveux de la nymphe et prononça la formule magique. Le panier et les fruits se liquéfièrent instantanément et coulèrent entre les mains de la vieille qui resta interdite.

Areg se tourna vers son frère :

– Voilà ce que je sais faire, moi ! Je peux transformer ce royaume en océan si je le souhaite ! Que dis-tu de cela ?
– Que c’est stupide de ta part ! Pourquoi avoir puni cette pauvre femme en détruisant ses fruits ? Elle en a besoin pour vivre. Tu es toujours aussi irréfléchi et prétentieux !

Areg, vexé par les propos de son frère qui n’étaient pas dénués de bon sens, ne contrôlait plus sa colère. Sous une impulsion malheureuse, il leva la mèche de cheveux magiques, en fouetta la manche de son frère avec rage en criant : 

– Hudraulikos !

Toutes les cellules du corps de Cyanus se transformèrent en eau, puis s’écroulèrent dans un formidable éclaboussement. Il ne resta du jeune roi qu’une grande flaque aux pieds d’Areg.

Un silence de mort se fit dans l’assemblée qui s’était attroupée autour des deux frères… Puis toutes les personnes présentes, effrayées par le geste d’Areg et craignant son courroux, se dispersèrent rapidement. Le jeune prince se trouva bientôt seul devant la flaque d’eau qui avait jadis été son frère Cyanus.

Il était stupéfait par son geste qu’il regrettait déjà amèrement… Comment avait-il pu tuer son propre frère ? Honteux, il se précipita vers le palais pour se cacher dans sa chambre.

Toute la nuit, le remord le rongea et il ne put fermer l’œil. Aux premières lueurs du jour, il décida de demander conseil aux ministres de son père qui formaient le gouvernement royal. Ils se réunissaient tous les matins pour discuter des affaires courantes. Mais quand Areg entra dans la salle du Conseil, il fut étonné de l’attitude obséquieuse de la plupart des ministres. Ainsi, le ministre des finances l’accueillit fort cordialement :

– Ah ! Prince Areg, quelle joie de vous revoir ! Nous avons eu vent de votre retour qui tombe au mieux. Nous avons besoin d’un monarque comme vous à la tête du Royaume.

Aucun n’osa lui parler de son frère et tous, au lieu de l’accuser de régicide, agissaient comme si Cyanus n’avait jamais existé…

Il comprit alors qu’ils avaient peur de lui et que son sort serait d’être un roi craint et détesté de tous ses sujets…

Pendant qu’Areg prenait le pouvoir, l’âme de Cyanus était toujours vivante dans la flaque d’eau qu’était devenu son corps. Impuissant, sans moyen d’agir, il n’était plus que rage et colère. Toute son âme était désormais empoisonnée par l’envie de se venger de son frère.

Un enfant qui passait près de la flaque ne résista pas à l’envie de creuser une rigole pour que l’eau s’évacue vers le lit asséché de la rivière. Effrayé, Cyanus lui cria de n’en rien faire mais une flaque ne peut pas parler et l’enfant continua son jeu. L’eau-Cyanus glissa le long de la rive puis s’infiltra dans la terre asséchée pour rejoindre la rivière souterraine.

Emporté par le flot, l’eau-Cyanus lutta pour garder son unité et ne pas être dissous dans l’eau environnante. Sa peur, sa rage lui donnèrent la force de rester entier et de convertir d’autres cellules d’H2O autour de lui. Son poison grandissait. Au bout de quelques jours, la rivière souterraine rejaillit en plein air et, après un long périple, elle se jeta dans un fleuve. L’eau-Cyanus continuait à ruminer sa rage. Puis le fleuve atteignit l’océan et l’eau-Cyanus se mit à dériver au gré des courants.

Pendant des semaines, des mois, l’âme empoisonnée de Cyanus résista à la dispersion par les courants marins mais en arrivant sous les tropiques, sous la chaleur du soleil, ses cellules d’eau s’évaporèrent et s’envolèrent vers le ciel. L’eau-Cyanus arriva à se reconstituer sous la forme d’un gros nuage noir.

Les vents le repoussèrent vers les terres. Il survola des plaines puis des déserts et se trouva enfin au-dessus de son royaume. Du ciel, il put contempler son ancien territoire.

Peu de choses avaient changé.

Areg avait utilisé le pouvoir d’Ondine pour créer un lac et des cascades dans les jardins du palais. Mais la ville était toujours alimentée en eau potable par le puits creusé par Cyanus. Areg, après avoir éliminé son frère, n’avait pas osé détruire sa plus belle réalisation et il n’avait utilisé les pouvoirs que lui conférait la mèche d’Ondine que pour asseoir son prestige et son apparat.

Cyanus constata amèrement que malgré tout ce qu’il avait fait pour les sujets du royaume,  tous semblaient l’avoir oublié et que son frère régnait désormais en maître incontesté.

Alors, de rage, le nuage-Cyanus se transforma en orage et au milieu des éclairs, il tomba en pluie battante près de la cité… Il s’infiltra dans le sol et rejoignit le puits qu’il avait fait creuser pour alimenter la ville.

Il allait enfin pouvoir libérer le poison de la haine qui s’était développé en lui depuis que son frère l’avait liquéfié. De sa colère, il contamina tout le puits. La pompe qui alimentait la ville dispersa l’eau Cyanus dans les jardins et les habitations environnants. Les plantes fanèrent, les animaux et les humains tombèrent malades.

L’épidémie fut foudroyante.

Un des médecins de la ville comprit rapidement ce qu’il se passait : l’eau du puits était empoisonnée. Il se précipita vers le palais pour demander une audience de toute urgence au Roi Areg. Un garde l’arrêta :

– On ne peut déranger le Roi, il est en cellule de crise car une épidémie touche la ville.
– Je le sais, je suis médecin ! Dites-lui que je sais d’où vient l’épidémie.

Après de longues minutes de négociation, le médecin réussit à se faire introduire dans la salle du Conseil. Alors qu’il entrait, il vit le Roi, en bout de table, en train de porter un verre d’eau à sa bouche.

– Ne buvez pas ! cria le médecin. L’eau est empoisonnée !

Mais il était trop tard. Areg avait déjà avalé une gorgée de l’eau que l’on venait de lui apporter, fraîchement tirée du puits. Il était trop tard pour recracher. Gardant son sang-froid devant le danger et avant que les premiers symptômes ne se manifestent, Areg interrogea le médecin :

– Tu dis que l’eau est empoisonnée et est à l’origine de l’épidémie. Sais-tu qui a empoisonné l’eau et quel est ce poison ?
– Non, j’ai juste constaté que toutes les personnes malades venaient de boire de l’eau du puits.
– Sais-tu au moins contrer le poison ?
– Non, avoua le médecin.
– Mais alors que pouvons-nous faire ?
– Arrêter de boire l’eau du puits.
– Mais nous allons tous mourir de soif ! s’indignèrent les ministres.

Alors, tous comprirent que la situation était désespérée. Et pendant qu’on emmenait Areg, souffrant déjà d’une forte fièvre, dans sa chambre, la panique gagna la ville.

Les langues se délièrent. La population accusait Areg d’avoir amené la malédiction sur la ville. Il avait commis un crime impardonnable en tuant son frère et ils étaient tous punis de n’avoir rien fait…

Pendant ce temps, Areg luttait contre la fièvre. Le sang battait fort dans ses tempes et dans le silence de sa chambre, il crut entendre un ricanement. Il tendit l’oreille mais le son parvenait de l’intérieur de son crâne. Il perçut quelques mots :

– Tu croyais que j’étais mort, Areg ! Mais je suis toujours là !
– Cyanus ? articula le Roi. C’est toi ?  Tu es toujours vivant ? Où es-tu ?
– Je cours dans tes veines ! C’était un mauvais calcul de me transformer en eau, Areg. L’eau voyage et forme un cycle, je suis revenu à mon point de départ et j’ai investi le puits que j’ai creusé. Et je suis maintenant dans chaque habitant de la ville qui a bu l’eau du puits. Rappelle-toi, le corps humain est composé à 60 % d’eau. J’ai envahi toute la population !  Toi compris !
– C’est toi qui empoisonnes toute la ville !
– C’est le poison de la haine, Areg. C’est toi qui m’as détruit et qui as pris ma place sur le trône. Vous avez voulu m’éliminer mais au final, c’est moi qui vais tous vous détruire !
– Cyanus, je comprends ta colère. Crois-le ou non, mais le remord ne m’a pas quitté depuis le jour où je t’ai liquéfié. Je n’ai pas d’excuse pour ce geste odieux. Mais les gens de cette ville n’y sont pour rien. Venge-toi sur moi mais laisse-les en paix !
– Vous paierez tous ! hurla Cyanus dans le crâne d’Areg.

Le roi prit sa tête entre ses mains car le cri de Cyanus lui avait vrillé le crâne.

Puis la douleur se calma un peu et Areg essaya de reprendre le dialogue avec son frère mais celui-ci refusa de répondre.

Areg comprit qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Il sentait le poison de son frère courir dans ses veines. Il devait trouver une solution vite. Alors il pensa à Ondine. Elle seule pouvait l’aider.

Il se traîna hors de son lit et se dirigea vers le coffre où il rangeait ses biens les plus précieux. Au milieu de bijoux, d’or et de diamants, trônait le coquillage d’Ondine. Il le prit délicatement, se dirigea vers un petit bureau. Il parvint difficilement à ôter le bouchon d’argile qui s’était solidifié au fil du temps, puis il pencha  le coquillage au-dessus d’un bol vide. Une eau claire et scintillante se déversa dans le récipient. Areg se saisit ensuite du pendentif frappé du sceau du royaume qui ne quittait jamais son cou. Le bijou s’ouvrait par un fermoir et, à l’intérieur, était cachée la mèche de cheveux d’Ondine. Areg la fit glisser dans le bol.

Une lueur éclaira alors le liquide et le visage de la nymphe apparut dans l’eau claire. 

– Ondine, s’exclama avec soulagement le Roi, quelle joie de te revoir !
– Areg, mon prince du désert, que t’arrive-t-il ? demanda Ondine. Tu es tout pâle.

Areg raconta alors toute l’histoire à Ondine. Celle-ci fut horrifiée de la façon dont son amant avait usé de sa mèche de cheveux.

– On m’avait pourtant mise en garde contre la superficialité et l’avidité des hommes. J’ai voulu croire que tu étais différent mais je suis bien trompée, dit-elle amèrement.
– Ondine, je sais que je mérite les plus sévères reproches. Mais le temps presse. Des innocents sont en train de mourir par ma faute…
– Très bien ! Je veux bien t’aider cette fois encore mais ce sera la dernière. Il faut d’abord te guérir pour que tu puisses aider tes sujets. Avale une gorgée d’eau de ce bol.

Areg fit comme Ondine avait demandé. Et alors que la gorgée d’eau contenant l’âme pure de la nymphe se diffusait dans son corps, il sentit l’apaisement se diffuser dans ses veines. Se mélangeant au poison de Cyanus, elle le convainquait de s’adoucir.

– Cyanus, disait-elle, oublie le poison de la colère et mélange-toi à moi dans la pureté de l’eau originelle.

Peu à peu, Cyanus se laissa charmer par la nymphe et le poison de son âme laissa place à une grande paix. La fièvre d’Areg tomba et il retrouva ses forces.

Il se pencha de nouveau au-dessus du bol pour parler à Ondine :

–  C’est merveilleux, tu as neutralisé Cyanus. Je suis sauvé ! Que dois-je faire pour guérir les autres ? 
– Il te suffira de verser le contenu de ce bol, l’eau de la source et ma mèche de cheveux, dans le puits. J’annihilerai le poison de Cyanus comme je l’ai fait dans ton corps. Les habitants n’auront qu’à boire un verre de cette eau renouvelée pour guérir.
– Merveilleuse créature, j’obéis à tes instructions immédiatement.

Puis, comme il se relevait, une pensée traversa son esprit :

– Ondine, si je jette la mèche dans le puits, je ne pourrais plus te contacter et je romprais le lien entre nous.
– En effet, Areg, c’est le prix à payer. Tu m’as déçue et tu as détruit le lien privilégié qui nous unissait. Malgré le don que je t’ai confié, tu n’as pas su comprendre le pouvoir et la magie de l’eau.
– Comment cela ?
– L’avenir des humains est lié à celui de l’eau. Toute action sur le cycle de l’eau a une répercussion sur la vie des humains. Vous devez apprendre à respecter l’eau si vous voulez survivre.

Areg baissa la tête, honteux :

– Je n’ai pas été digne de ta confiance. Mais j’ai compris la leçon et désormais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour préserver le cycle de l’eau.

Puis Areg prit le bol entre ses mains, sortit du palais et se dirigea vers le puits qu’avait fait creuser son frère Cyanus. Il y versa le contenu du récipient et regarda avec regret la mèche scintillante des cheveux d’Ondine voleter et disparaître dans l’obscurité.

Quelques jours plus tard, tous les habitants étaient guéris et le royaume était sauvé. Areg devint un grand roi, respecté de tous. Grâce à sa gestion rigoureuse de l’eau, son peuple ne souffrit plus jamais de la sécheresse. Comme il l’avait promis à Ondine au bord du lac, il fit construire un temple à son nom et il réhabilita la mémoire de son frère Cyanus qui avait su apporter de l’eau au royaume.